Entrevues

Frédéric Roy-Hall – Pleins feux sur la scène locale

L’explosive Grosse Soirée est de retour pour une cinquième édition le 29 mars, toujours au Club Soda, à Montréal. Après nous avoir fait découvrir des groupes québécois de hip hop, de rock, de folk sale et de new wave-disco, l’événement musical tous styles confondus — et gratuit — fait cette fois-ci place à Orloge Simard, aux Monsieurs et à Cirrhose et Cendrier, trois bands irrévérencieux et provocateurs «qui brassent de la marde», aux dires du diffuseur, Frédéric Roy-Hall, fondateur de l’entreprise Le Hall.

En mettant sur pied cette soirée, Frédéric répondait à ce qui lui apparaissait comme une problématique culturelle bien réelle: faire découvrir de nouveaux artistes à une clientèle intéressée, mais qui ne fréquente pas religieusement l’Escogriffe ou le Quai des brumes, de petites salles reconnues pour offrir une vitrine aux artistes émergents ou moins grand public. Avec la Grosse Soirée, organisée en partenariat avec le Club Soda, Frédéric allie ainsi salle notoire de plus grande envergure et groupes gagnant à être connus, abonnés aux salles plus marginales. En misant sur le bouche-à-oreille, la gratuité et la qualité, le promoteur, qui cumule 10 ans d’expérience, assume son ambition et ose.

Comment parvenez-vous à offrir gratuitement une soirée présentant trois groupes?

C’est assez simple, et l’idée vient surtout du Club Soda, avec lequel je collabore fréquemment. On y arrive d’abord lorsque quelques entreprises comme CHOQ.ca, Lepointdevente.com et Le Hall promeuvent ensemble l’événement, ce qui diminue les frais promotionnels. On se fédère derrière le projet d’offrir de la musique gratuite. Ensuite, c’est grâce à la force du nombre. Un show gratuit attire beaucoup plus de gens que la vente de billets dans une petite salle. Et il ne faut pas oublier qu’il y a trois sources principales de revenus dans une salle: la billetterie, le bar et les commandites. On fait le pari de survivre sans l’une d’elles.

Pourquoi est-ce tout de même possible de se procurer des billets payants?

On ne les encourage pas, ce n’est pas le but. Par contre, s’il n’y a pas de billets payants, ça ne fait peur à personne. Ils servent à stimuler la prévente de billets gratuits plutôt qu’à vendre des billets à la porte. Ce qui nous importe, c’est de convaincre les gens de se procurer un billet gratuit à l’avance afin que l’on puisse évaluer la promotion, les données et d’autres aspects techniques. Si les billets à la porte représentent plus de 1% des billets vendus, on est ben impressionnés.

Il y aura tout de même toujours des gens qui voudront payer afin de contribuer.

Tant mieux si les gens ont envie de le faire, mais, le principe, c’est de les inviter à venir voir trois bands et d’avoir du fun, sans leur demander d’argent. On ne se cachera pas qu’on prend un grand risque sur le plan entrepreneurial. Le public doit être au rendez-vous pour que l’événement se poursuive. Ce principe est un peu anarchiste, mais il fonctionne. Faire les choses différemment, ça aide tout le monde: les promoteurs, qui découvrent d’autres façons de générer des revenus, et les bands qui n’auraient pas la chance de s’autoproduire dans un contexte grand public. Offrir de la culture gratuitement aide à la démocratiser: plus les gens la comprendront en y étant exposés, plus ils la consommeront. Et si les DJ ont pris d’assaut les bars ces dernières années, ce n’est pas parce que le public délaisse les groupes: un DJ coûte moins cher qu’un band. On collabore donc pour renverser la vapeur — à la hauteur de ce que l’on est capables de faire — afin que la musique de qualité ait sa place.

Quels défis avez-vous rencontrés au cours des quatre premières éditions de la Grosse Soirée en 2016 et 2017?

On en a rencontrés deux majeurs. D’abord, il faut convaincre le public de remplir la salle, ce qui demande beaucoup plus d’efforts. On quintuple d’ardeur sur la promotion pour espérer joindre des centaines de milliers de personnes. Mes partenaires et moi, on croit qu’il est sensé de donner de la musique indépendante. Bien des artistes rêvent de jouer de la musique, pas de vendre des produits; c’est une obligation afin de survivre. La Grosse Soirée annule la relation capitaliste avec le public. Et, comme on n’a pas à penser aux groupes qui rapporteraient le plus, on peut se permettre une programmation plus audacieuse. Notre deuxième défi a été de faire comprendre le concept de gratuité aux agents, dont le job est de vendre un spectacle le plus cher possible. Je leur explique que le modèle change, qu’on en essaie un autre et qu’il fonctionne. J’essaie aussi de parler directement aux artistes, une approche à contre-courant.

Le changement des méthodes constitue donc un enjeu crucial.

La promotion a évolué. On adopte le même concept que les festivals extérieurs. Et, puisque l’on travaille sans subventions, le public n’a pas à attendre les Francos de Montréal pour découvrir des artistes. Par contre, pendant que les artistes jouent dehors, les salles se vident. On râle ensuite que le Divan Orange ne propose pas assez de spectacles, que le Cercle ferme, alors que l’on attire les artistes sur des scènes extérieures gratuites. Pourquoi ne pas offrir plus d’événements gratuits en salle? C’est plus difficile l’été, bien sûr, mais c’est viable le reste de l’année si on les organise de façon convenable.

Depuis l’organisation de votre premier spectacle à vie, quel principal changement avez-vous constaté dans le secteur de l’événementiel?

La sphère médiatique a changé de A à Z. Je suis vraiment content que la gang de Lepointdevente.com se donne les moyens en tant que billetterie d’aider à la diffusion et à la promotion. Quand j’ai commencé à organiser des spectacles il y a environ 10 ans, on faisait du bouche-à-oreille, posait des affiches, distribuait des flyers, envoyait des courriels, organisait des événements privés. Quand on promouvait un spectacle génial, les journalistes avaient alors du temps à nous accorder. Si l’entrevue était bonne, j’achetais de la pub dans le journal ou le magazine. Un show affiché dans les spectacles du mois du Voir faisait salle comble. Les médias papier nous aidaient réellement. Aujourd’hui, cette corrélation ne s’applique pas systématiquement. Comme promoteur, je dois donc revoir ma stratégie et orienter davantage mon budget vers les médias sociaux. Ça me fend le cœur, car j’adore acheter local, mais les spécialistes musicaux, qui font de la recherche pour présenter les meilleurs groupes au public, n’ont plus la même influence. Leurs rôles, leurs tâches ont changé. Il faut se tourner vers les influenceurs, qui ne sont toutefois pas aussi bien formés que les journalistes. Auparavant, une pub sur CHOM FM aurait rempli une salle; aujourd’hui, c’est une dépense qui ne passe même pas par la tête.

Dans la foulée de la fermeture du Divan Orange et du Cercle, que pensez-vous de la situation des lieux de diffusion alternatifs?

Le jour où le Divan Orange a fermé, une autre salle a ouvert ses portes. Un lieu mythique est mort, et ça me désole, mais la compétitivité a parlé. C’est une question de libre marché, et il y a énormément de salles. Certaines ferment, d’autres ouvrent. C’est difficile de gérer une petite salle, ça prend des reins très solides, mais je ne crois pas que moins de gens vont voir des spectacles. L’Escogriffe est revenu en force après quelques semaines de rénovations l’an dernier. La vente de billets de festival augmente, les festivals prennent de l’ampleur. Est-ce que ça nuit à la culture que Bernard Adamus joue dans un show de ruelle d’Hochelaga gratuit devant 2000 personnes ou qu’il joue trois soirs au Divan Orange? Non. C’est l’économie qui change.

CIBL vit une situation précaire. Que représente la station à vos yeux?

C’est l’une des choses que je trouve les plus tristes. C’est naturel que ça se produise, et c’est de notre faute, les promoteurs et annonceurs. Étant donné que j’ai peu de revenus, je ne peux pas me permettre de grosses dépenses dans les médias traitionnels. La station est l’un des derniers symboles du journalisme indépendant radiophonique. Les radios sont de plus en plus commerciales, de moins en moins axées sur la musique de qualité. CIBL est un château fort qui ne se laisse pas happer par cette tendance, qui fait de la recherche et nous fait découvrir plusieurs artistes. C’est également une excellente école pour les professionnels de la communication et des médias.

Quel conseil prodigueriez-vous à un néophyte en organisation de spectacles?

Pour organiser des spectacles musicaux, par exemple, on doit le faire avant tout par passion de l’événementiel, et non de la musique. Sinon, acheter un billet de show est peut-être une meilleure idée que de devenir agent ou diffuseur. Pour un promoteur, le budget est tout ce qui compte. Si on l’excède, l’événement ne revient pas. Et la faillite nous guette si l’on emprunte constamment à la banque. Oui, on gagne en expérience en se trompant, mais ce droit à l’erreur s’amenuise rapidement. Si on laisse la musique prévaloir sur l’événement, on mélange argent et émotions. Je compare ça aux technologies: nous sommes prêts à payer plus cher pour un iPhone parce que l’on croit qu’il en vaut le prix. Il faut donc privilégier l’événement et apprendre à dire non. En plus, c’est une tâche extrêmement ardue de négocier avec ses artistes favoris.

La Grosse Soirée, cinquième édition, 29 mars @ Club Soda, Montréal

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