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Entrevues

Punk rock et fibre entrepreneuriale

Un de mes chums s’est racheté, à 33 ans, un nouveau skateboard, Pennywise a sorti un album la semaine passée et Frédéric chez Lepointedevente.com me demande de réfléchir à l’âge d’or de la scène punk rock au Québec et à son héritage. Tapeu que je ressorte mes Osiris D3 et mes disques de No Use For A Name.

Une fois dans l’ambiance de mon adolescence, j’ai communiqué avec Alex Bastide, Julien Halde et Yannick Cimon-Mattar. Les trois étaient respectivement à la barre du Underworld à Montréal, de Productions Anonyme à Saint-Jean-sur-le-Richelieu et de Get A Room! à Québec.

Ces noms ne vous disent peut-être rien, mais si vous avez fréquenté les shows punk rock entre 1995 et 2012, vous avez en quelque sorte contribué au dynamisme bien spécial qui a mis Montréal et le Québec sur la mappe musicale, des années avant que SPIN ne parle de Godspeed You! Black Emperor et des Arcade Fire de ce monde dans les pages de son auguste publication.

Et cette histoire commence en quelque sorte à Montréal, dans le quartier Ahuntsic, sur l’avenue Millen, où avait pignon sur rue le Underworld, l’institution. Dès 1995, Alex Bastide y a mis toutes ses énergies pour faire de l’endroit une destination incontournable pour les artistes et un lieu de partage et de découvertes pour les kids du hood.

Alex Bastide

«Quand ils venaient au Underworld, les kids nous parlaient d’un ou deux bands qu’ils aimaient, mais moi, je pouvais leur en faire découvrir 20 autres dans le même genre. On a vraiment travaillé à l’éducation de la crowd. On prenait le temps avec les gens. En plus, c’était le fun, après quand on bookait les groupes, on avait une base de jeunes qui venaient.»

Le Underworld, c’était vraiment le parvis d’église des skaters et des punks-rockers qui habitaient au nord du boulevard Métropolitain. Les shows là-bas étaient des occasions de rencontre et les événements donnaient à la communauté son côté tissé serré.

Julien Halde remarque aussi que les shows punk, c’était le lieu de rencontre par excellence.

Julien Halde

Alors que tous les gros noms des Warped Tour arrêtaient au Underworld et qu’Alex avait de bons contacts avec des diffuseurs du Vermont, les Productions Anonymes ont contribué à l’essor du groupe SUBB qui a connu une belle lune de miel avec le public québécois. Pour Julien Halde, même si ses premiers contrats à titre de booker étaient signés par son père, il a toujours voulu structurer son entreprise et s’associer à des partenaires locaux. En sous-texte, je comprends que Julien veut dire que «c’pas parce qu’on aime le punk, qu’on va être tout croche».

En s’associant à la Société pour la promotion d’événements culturels du Haut-Richelieu (SPEC), les Productions Anonymes apprenaient les règles de l’industrie en s’assurant d’offrir à leur public des concerts dans des lieux de diffusion de qualité.

La méthode Get A Room!, c’est l’antithèse de ce modèle d’organisation: le booking de brousse. Par accident, après un premier show de booké, le nom de Yannick Cimon-Mattar a commencé à circuler parmi les gérants et promoteurs de punk. C’est comme ça qu’il est entré dans le métier.

Yannick Cimon-Mattar

«On sortait des bars à 3 h du matin et on allait sur le terrain des écoles secondaires et on mettait des flyers partout où c’était possible; on allait même jusque dans les boisés où les jeunes vont fumer du pot. En mettant ça la nuit, on savait que les écoles n’auraient pas le temps de les enlever.»

Vous l’aurez compris, tout ça, bin c’était avant Internet.

«Tout passait par le bouche-à-oreille», se souvient Alex, dont les shows secrets se remplissaient sans problème. Même souvenir pour Yannick: «mes stratégies marketing étaient basées à 100% sur la rumeur».

Pour Julien, la perspective est différente. Étant le plus jeune des bookers sondés, il fait partie de la génération de mélomanes qui ont été branchés à la Toile quelque part durant leur secondaire. «Ç’a facilité mon travail grandement, mais ça a créé de nouvelles frontières, surtout avec les réseaux sociaux», dit-il.

Avec l’avènement de MySpace et la vague indie rock du début des années 2000, la scène punk s’est diluée dans l’offre musicale, croit Julien, mais Yannick n’est pas prêt à voir là un déficit de popularité pour le punk rock.

«C’est sûr que les shows punk maintenant, c’est une gang de trentenaires, mais ça marche encore à plein.».

Alex résume bien ce dernier point: «J’ai 42 ans pis écoute, je vais être 100% punk rock toute ma vie.»

Puis, Julien révise son explication. «Le public qui est rentré dans la musique avec l’indie rock, ils ne vont pas voir autant de shows que les punks. Ils sont en mode “qualité” plutôt que “quantité”, ils vont se payer un gros show ou un gros festival, ils ne seront pas dans les salles les soirs de semaine», mentionne-t-il pour exprimer ce changement dans les habitudes de consommation.

Mais qu’en est-il donc du punk rock au Québec en 2018?

«Chaque année, je me réjouis de voir la programmation du Pouzza Fest en particulier. J’aime ça voir qu’ils sont capables d’aller chercher de nouveaux bands et de faire vivre cette scène-là.»

Dans le marché de Québec, Yannick remarque que certains de ces groupes sont toujours en mesure d’attirer 200, 300 personnes, même s’il souligne que le punk rock est moins présent dans la Vieille Capitale.

«Je suis pas prêt à dire qu’il y a moins de groupes, mais c’est plus éclaté. Tu sais, à l’époque, y’avait les skaters-punks, les rappeurs et les métalleux, les pouèles. La musique, c’était la manière de se valoriser et de se définir, je pense que ce n’est plus comme ça», avance Yannick.

«C’est la faute à la vague emo», lance Julien à la blague. Il a bien raison, j’ai toujours dit qu’il y a un avant et un après Sing the Sorrow d’AFI.

«Mais même à la fin des années 90, on le voyait au Underworld, les jeunes ont découvert le hardcore et Converge, je pense qu’il y a eu un transfert qui s’est fait là», conclut Alex.

Une chose est certaine, le booking de concerts a pavé la voie à de belles carrières entrepreneuriales. Alex Bastide est aujourd’hui propriétaire de huit restaurants L’Gros Luxe, Julien Halde est vice-président exécutif de l’agence MXO et Yannick Cimon-Mattar est directeur général chez Lepointdevente.com.

Pour les trois gars, la flamme brûle toujours!

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