Random Recipe
Entrevues

Random Recipe: plus engagé et créatif que jamais!

Random Recipe, un groupe présent sur la scène musicale québécoise depuis une décennie déjà, sortait en mars dernier Distractions, un album audacieux, résolument créatif et engagé. Frannie, Fab et Liu-Kong, les trois membres de la formation montréalaise, se sont entourés de plusieurs collaborateurs pour ce projet musical, dont Marie-Pierre Arthur et Heartstreets. Nous nous sommes entretenus avec Fab sur les projets du groupe et, entre autres, leur décision d’opter pour le sociofinancement.

Votre groupe a quitté le label Bondsound. Pourquoi avoir décidé de sortir votre nouvel album Distractions de manière indépendante, en sociofinancement, au lieu d’aller voir une autre maison de disque?

Ça fait 10 ans qu’on est dans l’industrie. En 10 ans, pour que ta musique soit encore pertinente, on point, faut tout le temps se garder sur nos orteils par rapport à la créativité. Back in the days, quand on a commencé, on n’avait pas de label, c’est comme ça qu’on s’est fait connaître. On faisait pas mal tout à notre tête et ça fonctionnait. On n’avait pas besoin de passer par «maman» et «papa» pour faire nos trucs: on avait une idée, on la faisait. On avait de l’argent ou pas, on réussissait à appeler une gang de gens, d’amis, de famille autour de nous autres, on collaborait ensemble et on faisait des projets. Avec l’aide de l’industrie, d’un label, ça nous a comme aidés à rendre l’affaire un peu plus sérieuse et à penser un peu plus concrètement: «Ok, c’est quoi le but de faire de la musique? Ok, c’est quoi qu’on veut faire avec ça?» Ça nous a aidés à prendre les premiers pas. La structure d’il y a 10 ans a beaucoup plus de sens, mais avec les nouveaux pas que la musique a pris et comment que les gens l’écoutent maintenant – les mp3, les gens téléchargent, tout est gratuit, les gens ne vont plus au HMV et au Archambault – le rôle d’un label a complètement changé. On avait besoin d’un label pour nous aider à distribuer notre musique et à trouver du financement.

Now, t’as plus besoin de ça, t’as plus besoin de distribution. Tu te mets toi-même sur Spotify, sur iTunes et la job est faite. Tu uploades des vidéos sur YouTube: ça se passe de même. Avec le sociofinancement, ce qui était vraiment cool en fait, c’est qu’après 10 ans justement, on était comme: «Ok là. On fait un nouvel album, comment on subventionne ça?» La job de sociofinancement, Indiegogo et tous ces sites web-là, c’est vraiment rendu populaire pour les start-ups. On s’est dit: «On peut prendre un 3e album comme une start-up, penser ça de même, être créatif comme on l’a toujours été, pas juste faire “tenez, vous pouvez acheter l’album, nous on peut le vendre”.» On offrait en échange toutes sortes de packages. T’sé pour 1 000 piasses, on faisait un party privé chez vous, pour 5 piasses on faisait ta boîte vocale, pour 50 piasses tu venais à la cabane à sucre avec nous autres, pour 250 on faisait un name dropping sur une chanson. C’est toutes des façons pour nous autres de garder notre créativité. Le public était super enthousiaste de faire partie du 3e album et il n’y a personne entre nous et nos fans. Ça prouve aussi aux gens de l’industrie que c’est pas parce que t’as pas 16 millions de followers que les gens ne sont pas into ton projet.

Random Recipe - Distractions

Sculpture de fruits: Mia Bureau · Photo: Gabrielle Sykes · Direction artistique et design graphique: Élise Cropsal

Est-ce que cette campagne de sociofinancement était aussi une manière de vous challenger, de vous donner un défi?

Ça s’appelle Random Recipe parce que c’est vraiment random ce qu’on fait. On joue dans un wagon de métro, en sautant d’un avion pour le cancer du sein, t’sé c’est tout le temps de même. Le fait qu’on retourne à nos racines aléatoires, créatives, c’était comme «Alright guys, on a 30 ans maintenant, qu’est-ce qu’on fait de crazy pour donner en échange aux gens qui sont prêts à nous encourager pour ce 3e album-là?» Ça nous a définitivement gardés sur nos orteils et ça nous a permis d’être créatifs pour nos shows en 2018 et pour tout ce qui s’en vient là.

Vous avez beaucoup de collaboratrices sur votre nouvel album. Comment avez-vous vécu cette contribution à Distractions?

La collaboration, c’était à la fois cool et crazy! Frannie, Liu-Kong et moi, on va toujours être trois kids dans un terrain de jeu. Tu nous donnes 1 m et on prend 1 km. Là, c’était comme: «Hé man, on peut avoir des collabos! Malade!» On a écrit à Beyoncé, à Sia, à M.I.A., à Missy Elliot, on a écrit à tellement de monde. On a trouvé leur contact d’une façon ou d’une autre, on leur a pitché nos idées. Donc de un, cet album-là, on a décidé de le faire avec la collaboration de plus de femmes possibles dans la production, le mixing, le mastering, les featurings, les vocals, les musiciennes, les t-shirts, la merch, le cover d’album, l’impression et les vidéoclips qui s’en viennent. C’est vraiment une troupe de femmes parce que Fra et moi, ça fait 10 ans qu’on est là-dedans et on n’a pas vu de femmes – ou presque pas, on peut les compter sur une main – dans l’industrie de la musique.

C’est sûr que maintenant, il y en a beaucoup plus, mais au début, il n’y avait personne, on était un ou deux groupes par festival. Même chose quand t’arrives dans une salle de spectacle. Tu débarques au Chili, en France, c’est un homme qui fait le son, qui travaille au bar, qui fait les lumières. C’est un gars qui est tour manager, c’est un gars qui t’accueille à l’hôtel. Je veux dire: «Where are the women?!» On s’est dit: «On se donne comme devoir et comme challenge de faire ça pour le 3e album.» Et c’était de la job, c’était pas facile. «On commence par quoi, on approche qui, on fait quoi? Est-ce qu’on approche la communauté des filles à Montréal ou on va aussi à l’international?» On a fait justement un peu des deux. On est allés parmi nos plus grands amis et notre famille à Montréal […] et on a écrit à Rhonda Smith, qui est la bassiste de Prince. Pendant 13 ans, elle a joué avec lui et c’était une des filles qui nous a répondu: «Send me your stuff». Faque on lui a envoyé nos enregistrements de nos téléphones et elle a tout de suite été comme «Man, c’est malade ce que vous faites! Je vais venir à Montréal quand vous êtes prêts et on va recorder ça ensemble.» Ça, c’était un gros encouragement.

Il y a aussi eu une des pionnières du rap en Amérique du Nord, aux États-Unis, qui s’appelle Ladybug Mecca. Elle était huge dans les années 90 dans un groupe qui s’appelle Digable Planets. Elle rappait avec deux gars. Et Ladybug Mecca se retrouve sur notre album sur la pièce Hearts in Pain. Il y a au-dessus de 15 collaboratrices et on est en train de travailler sur la traduction de l’album en espagnol, donc on approche des rappeuses de l’Amérique latine, des DJ, pour donner une autre flavor et une continuité à cet album-là.

Vous êtes donc en train de créer une belle communauté de femmes dans la musique avec Distractions?

Yes girl! Pis t’sé c’est ça l’affaire, l’album s’appelle Distractions parce qu’on est tellement distraits par nos téléphones, par Internet, par le média qui nous force à faire des recherches dans une direction et pas dans l’autre et quand tu réalises qu’il y a une communauté de femmes qui existe, mais pas juste en ligne, mais dans la vraie vie, tu te rends compte qu’on se retrouve jamais ensemble. On se retrouve toujours à se comparer, à être en compétition l’une envers l’autre, qui est meilleure, elle ou elle? T’sais c’est rare qu’on se retrouve huit filles sur scène. C’est tout le temps une fille parmi huit gars. Tu vas voir une gang de gars rappeurs, une gang de gars musiciens qui font leur show. C’est nouveau de cette année que les filles se retrouvent et font de la musique ensemble. L’une peut avoir la voix rauque, l’autre peut avoir une petite voix douce, l’autre peut rapper, l’autre peut faire du folk, pour nous c’est tellement important cette collaboration, cette communauté-là. On veut juste qu’elle soit de plus en plus large et justement que les dudes aient pas peur d’approcher une fille et de faire «t’sé, je te veux pas comme chanteuse principale, je te veux comme rappeuse, je te veux comme drummeuse, je te veux comme bassiste», pour donner une autre image au rôle de la femme en musique.

Parlant du rôle de la femme, est-ce que les récents événements d’actualité (le mouvement #metoo) ont changé votre manière d’interpréter la chanson Hey boy sur scène? Est-ce que ça a eu une influence sur vous?

Vraiment. Écoute, ça retombe à c’est quoi le rôle d’une femme maintenant, plus juste en musique, mais dans le monde. C’est quoi notre image, qu’est-ce que les gens pensent de nous. Qu’est-ce que les autres femmes pensent d’une femme, qu’est-ce que les autres hommes pensent d’une femme, qu’est-ce qu’une femme peut penser d’un homme et vice-versa. Faque tout ça en ce moment, c’est comme dans les vapes, c’est comme une grosse zone grise qui est super importante parce que tout le monde commence à réfléchir deux fois. On n’est plus juste dans un moule, tout peut être n’importe quoi maintenant et c’est comme super important de comprendre ça. Dans la chanson Hey Boy, c’était tout ce questionnement-là.

Dans les trois dernières années, on n’a rien écrit, on n’a pas écrit de musique, on faisait des collabos ici et là et souvent on se trouvait à parler avec d’autres femmes, t’sé juste jaser: «t’sé à l’Halloween, tu te rappelles quand on magasinait pour des costumes, c’était toujours une petite fille habillée en princesse ou en sorcière et les garçons avaient tous les costumes nice, genre». Toutes les discussions comme ça qu’on a eues nous amenaient à nous dire «Ben crime, c’est drôle qu’on se parle jamais de ça!» Tu demandes à quelqu’un comment ça va, c’est rare que tu vas parler à quelqu’un de ta féminité et de ta masculinité en tant que femme à part de mettre ça de l’avant. Quand tu prêtes attention aux paroles de Frannie dans la chanson: «I’m not an ornament, I’m a monument, like the woman on freaking 20 dollar bill, so honor it» on n’est plus des ornements, t’sé, c’est plus ça. C’est une chanson qui est un wake-up call pour nous et les gens qui nous écoutent, hommes et femmes: «Hey guys, vous pouvez avoir des role models femmes.» Un homme est plus juste obligé d’aller voir des shows d’hommes pour se dire «Hey moi je veux être comme lui plus vieux!» Un homme peut regarder une femme et se dire «Hey moi je veux tellement être comme elle!» On savait pas que ces affaires-là de #metoo allaient sortir et c’est sorti en même temps que la musique qu’on fait, tant mieux si ça l’a encore plus rapport avec ce qui se passe et oui le but, c’est un peu de choquer, et oui le but, c’est un peu de dire la vérité! On est dans une ère où on peut parler de ce qui se passe sans être gêné et retrouver des communautés de gens qui, même l’autre bord de la planète, sont d’accord avec toi, so why not?

Justement, vous êtes un band de tournée qui rejoignez des tonnes de gens à travers le monde. Est-ce que votre formule sur scène change d’un pays à l’autre?

C’est une très bonne question. En fait, il y a le nucléus du band: il y a Frannie, moi et Liu-Kong. On est les trois et on l’est restés. Justement, Vincent est parti parce qu’il n’aimait pas tourner. Donc, on s’est retrouvés nous trois et on s’est demandé: «Ça peut être quoi la formule pour tourner?» Parce que la musique qu’on fait en studio doit refléter notre énergie sur scène, mais ça coûte cher tourner. On ne peut plus faire comme les vieux bands qui étaient 10 personnes sur scène et all good! Donc là pour rendre l’énergie, rendre la musique et utiliser le moins de séquences et de trucs d’ordinateur possible, on s’est dit: «Ben… il faut au moins être quatre.» Notre chiffre en ce moment, c’est de tourner à quatre: Frannie, moi, Liu-Kong et un ou une bassiste. Ça rend le nouvel album Distractions à sa plus belle essence. On va chercher des chansons de Kill the Hook qu’on réinterprète avec un bassiste et pas un claviériste. Puis ça rend nos chansons, comme celles de Fold it! Mold it!, un peu plus riches et ça les revisite aussi. La formule duo, Fra et moi, c’est une formule qu’on va utiliser vraiment pour accéder à de nouveaux territoires. Par exemple, nos premiers pas qu’on a fait en Amérique latine, au Brésil, en Colombie, au Chili, au Panama, au Mexique, on l’a fait juste Fra pis moi. On faisait du beatbox et de la guitare un peu comme à nos débuts et on rajoutait un peu d’instruments ici et là. Donc, les gens nous ont connues dans d’autres pays assez minimalistes. La minute qu’ils voient ce qu’on fait, qu’ils écoutent ce qu’on fait en CD, ils savent que notre show ça se fait vraiment à quatre.

Vous venez de souffler vos 10 bougies avec Distractions. Quels projets s’en viennent pour vous?

On veut célébrer la longévité du band! On veut que dans 5, 10, 20 ans, on se retrouve encore on stage à faire de la musique. Est-ce qu’on veut être number 1 sur Virgin Radio et CKOI? C’est pas notre but! Écoute, si ça se passe, ça se passe, mais notre but, c’est vraiment de continuer à être créatif, de continuer à percer de nouveaux territoires. Le voyage, c’est ce qui nous a amenées, Frannie pis moi ensemble au départ, à commencer ce band-là. Un de mes projets, c’est de développer beaucoup l’Amérique latine, de continuer à développer l’Europe peut-être, l’Europe de l’Est plus, la Bulgarie, la Croatie, on s’est invités à aller en Espagne, au Portugal, on s’est développé des petits contacts. C’est sûr que le futur, ça va être beaucoup de nouveaux territoires, beaucoup de voyages […], des vidéoclips, beaucoup de tournées au Québec […]. Pour l’année prochaine, on cherche à juste se connaître davantage en musique, à avoir plus de skills en termes de production, de nouvelles collaborations.

La meilleure manière d’écouter votre album, c’est en live, mais sinon, comment devrait-on écouter Distractions avant d’aller voir un de vos shows?

Tu get together, avec tous tes amis, tu mets l’album sur le système de son au max, y faut que tu aies un petit peu de bière, un petit peu d’alcool fort, pis vraiment le sourire aux lèvres, le coeur super léger. Il faut vraiment que tu te dises «Man, ce soir, on se distrait pas, on a les yeux grand ouverts pis on célèbre la vie avec l’âme, le coeur et tout ce qu’on a!» parce que pour vrai, cet album-ci, c’est une célébration.


EN SPECTACLE

21 juillet @ Le Festif! de Baie-Saint-Paul · Billets
24 novembre @ Le Zaricot, Saint-Hyacinthe · Billets

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