Gringe : provoquer le changement

Les choses vont plutôt bien pour le rappeur français Gringe depuis quelques années. Après avoir fait ses premières armes au sein du duo Casseurs Flowteurs, le binôme hip-hop qu’il forme avec OrelSan depuis les années 2000, le emcee s’est émancipé dans divers projets. Il a notamment fait ses premiers pas en tant qu’acteur au grand écran dans des films comme Polar Carbone (2017) et Les Chatouilles (2018).

À travers ses nouvelles activités, l’artiste a cherché à rattraper la plume pour renouer avec son auditoire. Pour la première fois, Gringe s’est retrouvé complètement seul à chercher de quelle manière il allait aborder la conception d’un album. Cet exercice exploratoire aura mené à la création d’une série de chansons très personnelles abordant notamment la relation houleuse avec son père, son passé amoureux et le trouble mental de son jeune frère. Nommé Enfant Lune, ce projet a résonné fort chez un nouveau bassin de fans à travers la francophonie depuis sa parution en 2018.

Au terme d’une longue année à défendre ce premier projet solo en Europe, le rappeur s’apprête à fouler le sol québécois pour présenter ces morceaux à un nouveau public. Entretien avec l’artiste aux nombreux talents.

Ton premier album solo, Enfant Lune, est paru il y maintenant un an. Depuis, tu as fait de la tournée en Europe et t’as pu rencontrer les fans. Comment as-tu perçu la réception de l’album chez le public? Ils ont réagi comme tu l’avais anticipé? 

Je n’avais pas de grandes attentes à la sortie de l’album parce que j’étais très fatigué. Et je me doutais que ce n’était pas vraiment un album de scène, qu’il était très mental. Du coup, je me disais qu’il y a quand même des gens qui me connaissent grâce à Casseurs

Flowteurs et Bloqué, donc y’aura peut-être un retour, mais je m’attendais pas à une réponse en particulier. J’étais hyper content. J’ai eu mon disque d’or il y a à peine un mois, et partout où on est passé on a rempli nos salles. Les gens venaient pour chanter l’album. Donc, l’effort d’émancipation est réussi. 

Et du fait que le contenu soit très personnel, ça t’a surpris que ça ait touché autant de gens?

Bien sûr! Avec Casseurs Flowteurs, on avait l’habitude d’écrire nos morceaux en vue de les jouer en spectacle. On les réfléchissait pour la scène. Là effectivement, j’ai écrit quelque chose de très personnel. Je suis dans l’introspection et je suis hyper surpris, notamment sur les morceaux Scanner et Pièces détachées, où les gens reprennent toutes les paroles. J’ai reçu énormément de messages de gens qui m’expliquaient que ça les touchait directement ou indirectement, que ça les aidait à surmonter des épreuves de leurs vies, à poser des mots sur des relations qu’ils ne comprenaient pas avec leurs parents, un proche malade ou je ne sais pas. 

Y’a plein de retours qui m’ont agréablement surpris. Je pense que c’est vraiment la récompense pour un artiste quand il arrive à créer ce genre de passerelle.

Au départ, c’est un projet pour lequel tu t’es retrouvé seul. Ça t’a donné le vertige de te retrouver dans cette situation? 

Gringe et Orelsan – Photo : Elisa Parron

Ouais, à fond. Je me suis toujours planqué derrière Orel. C’était un bouclier formidable sur scène et même dans la vie quoi.

En fait, Casseurs Flowteurs, c’est nous deux, mais c’était quand même lui la locomotive. Et quand on est parti chacun de nos côtés, je me suis retrouvé tout seul. Je me suis dit « merde, est-ce que je vais être capable de le faire sans mon pote?» Et la réponse, c’est oui. 

Ça a été vertigineux, effectivement, mais en même temps, je me suis retrouvé en nouveau binôme en la personne de DJ Pone qui m’accompagne et qui a aussi beaucoup d’expérience de scène.

Qu’est-ce qui t’a le plus surpris de toi-même dans ce processus et quelles ont été tes plus grandes prises de conscience? Ça a été une étape charnière dans ton développement artistique et personnel?

C’est très laboratoire comme album, c’est-à-dire que je ne sais pas vraiment ce que je fais au moment où je le fais. J’ai pas de fil conducteur. Je me dis juste qu’à un moment, j’arrive à décoffrer des morceaux comme Scanner et Pièces détachées. Donc y’a un côté très thérapeutique qui me renseigne sur moi-même. Je suis en analyse de ce que j’ai vécu, mes relations amoureuses, ma relation avec mon père, plein de trucs. 

Et ouais, c’est une étape charnière dans le sens où j’ai lancé une pierre avec Enfant Lune qui peut me permettre d’aller ailleurs par après. Je pense que ce premier album solo est un peu bordélique. Ça part un peu dans tous les sens, mais il n’aurait pas pu être autrement que comme ça. Et à travers tout ça, j’ai appris à tenir tout un répertoire seul pendant une heure sur scène. Et ça, c’est hyper formateur.

Tes rôles à l’écran occupent de plus en plus une place importante de ton temps et ta notoriété. D’une certaine manière, est-ce que ton expérience au cinéma a nourri ta vision artistique musicale?

C’est plutôt l’inverse. C’est mon expérience de la scène et des médias qui m’a aidé à trouver mes marques rapidement au cinéma. Après le cinéma, ça reste quand même très épisodique. J’ai tourné dans six films au total et j’ai pas encore eu de premier rôle. Mais certainement l’artiste que je suis et les trucs que j’ai pu faire avec Orel, tout ça a un peu nourri chacun de mes personnages. Ça c’est sûr.

Par contre, c’est pas le cinéma qui influence une vision artistique chez-moi. Quand je regarde des films ou des séries, parce que j’en dévore beaucoup, il y a des réflexions ou même des phrases qui peuvent arriver. Par exemple, y’a la série The Young Pope du réalisateur italien Paolo Sorrentino qui m’a donné envie d’écrire le morceau Karma.

Tu parles de tes années à galérer, de tes souffrances personnelles, de tensions familiales, etc. Des rappeurs comme Kanye, Danny Brown et Kid CuDi parlent ouvertement de maladie mentale et autres sensibilités. À travers tout ça, sens-tu qu’il reste encore beaucoup de chemin à faire au niveau des tabous dans le rap?

J’ai pas l’impression. En France, c’est quelque chose qui est de plus en plus présent. Je pense à des artistes comme Lomepal qui est capable de parler de lui de manière hyper intime. Il parle de son rapport à la sexualité, à la folie, a la solitude, etc. En fait, il y a de plus en plus d’artistes qui laissent tomber le masque. Y’a aussi des artistes qui le font très bien et qui sont plus street. C’est une musique qui bouge avec son temps et qui évolue avec les mentalités. C’est le reflet de nos sociétés. 

Enfant Lune se veut un projet sur lequel tu explores tes années d’oisiveté avec une teinte mélancolique. Maintenant que tu as brossé ce portrait, penses-tu être en mesure de tirer un trait sur ce passé et plonger dans la prochaine phase de ta création artistique? 

C’est difficile à dire. Il y a une partie de moi qui est très mélancolique et qui m’accompagne en permanence. J’aimerais transiter vers la suite, mais en même temps, y’aura toujours cette partie mélancolique dans mes écrits. J’aime tout ce qui est beau et sombre. C’est pareil pour le cinéma. Cette vision un peu romantique des choses, ça fait partie de moi, donc ça me suivra quand même pour le deuxième album, mais ce sera peut-être moins centré sur ma personne et mes histoires.


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Ne manquez pas Gringe le jeudi 28 novembre au d’Auteuil!

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Alexandre Demers

Pigiste, rédacteur et homme-orchestre sans orchestre.

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