Dans les festivals et les salles de spectacle du Québec, la question de la représentation des femmes sur les scènes musicales demeure bien présente. C’est dans cette réalité qu’est née Pas de fille sur la prog, une initiative militante qui observe les programmations, les documente et remet en question la place accordée aux femmes et aux personnes de la diversité de genre dans l’industrie musicale. Derrière les publications qui dénoncent les affiches peu diversifiées se trouve toutefois une démarche plus large : sensibiliser le public, provoquer des discussions avec les diffuseurs et les festivals et contribuer à faire découvrir des artistes qui méritent davantage de visibilité. Entrevue avec Sarah Lapierre, cofondatrice de l’organisation.
Dénoncer les programmations, mais surtout provoquer une réflexion
À ses débuts, Pas de fille sur la prog repose sur une petite équipe de cinq personnes. L’initiative se stabilise ensuite à quatre membres pendant près de deux ans, avant de compter aujourd’hui trois personnes. Entièrement bénévole, le projet demande beaucoup de temps, particulièrement lorsqu’arrive la saison des festivals. Le principe est relativement simple : lorsque les programmations sont dévoilées, l’équipe les observe et comptabilise la présence des femmes et des personnes de la diversité de genre. Mais Pas de fille sur la prog ne fonctionne pas uniquement grâce à ses propres recherches. Une communauté s’est progressivement formée autour de l’initiative et contribue elle aussi au repérage. « Il y a peut-être le tiers de ce qu’on publie, c’est les gens qui nous les envoient », explique Sarah Lapierre, membre de l’initiative. Des personnes leur signalent ainsi des programmations dans leur ville, leur quartier ou leur région, particulièrement lorsqu’elles constatent une représentation qui leur semble problématique. Disponibilité des artistes, coûts de déplacement ou hébergement, entre autres : Pour Pas de fille sur la prog, ces arguments témoignent surtout de la nécessité de poursuivre les discussions.

Depuis ses débuts, l’initiative s’est fait connaître auprès du public et compte aujourd’hui environ 4 000 abonnés sur Instagram et 2 000 sur Facebook, auxquels s’ajoutent des personnes qui connaissent le mouvement sans nécessairement suivre ses plateformes. L’équipe organise également des causeries et participe à des panels afin de discuter de la représentation des femmes avec le public et les acteurs de l’industrie. « Ça a mené à de nouvelles prises de conscience, même des reconsidérations de comment on fait pour compter plus de diversité dans une programmation » , raconte Sarah. L’objectif est ainsi devenu une manière de faire évoluer les façons de penser et de programmer.
Aller au-delà des chiffres, faire découvrir de nouveaux artistes
Pour l’équipe, l’argument selon lequel les femmes attireraient moins de spectateurs ne tient pas lorsqu’on regarde les habitudes d’écoute du public. Les artistes féminines sont présentes dans les palmarès et sur les plateformes numériques, et plusieurs connaissent un succès important auprès du public québécois. Pas de fille sur la prog s’intéresse donc aussi à la question de la découvrabilité. Selon l’initiative, si les mêmes artistes sont constamment programmées, il devient difficile pour de nouvelles musiciennes de se faire connaître. Le public risque alors de rester dans une boucle où les mêmes noms reviennent d’un festival à l’autre. « Il ne faut pas assumer que le consommateur ne voudra pas découvrir quelque chose nouveau », affirme Sarah.
Pour briser cette boucle, l’équipe encourage les festivals à prendre des risques et à offrir une chance à des artistes moins connues. Elle souligne notamment l’importance de permettre au public de découvrir des projets émergents plutôt que de se limiter aux artistes déjà établies. Cette volonté s’est également concrétisée par l’organisation d’un festival de la part de l’équipe. Après un appel de candidatures, près d’une dizaine d’artistes ont finalement été sélectionnés pour deux soirées. « Notre but aussi, c’est de prendre des personnes qui n’ont pas de visibilité et de leur prêter un peu notre plateforme », explique la cofondatrice. L’expérience a permis de mettre de l’avant des artistes émergentes, tout en donnant une vitrine à plusieurs projets moins connus. Pour l’équipe, cette démarche démontre que la scène musicale québécoise possède une grande richesse qui ne demande qu’à être découverte.
Des solutions pour changer durablement les pratiques
Pas de fille sur la prog s’appuie aussi sur les recherches menées dans le milieu universitaire. L’équipe a notamment participé à des discussions avec Vanessa Blais-Tremblay, professeure agrégée en musicologie et directrice scientifique du Réseau et de l’Observatoire sur les différences et inégalités de genre dans la musique au Québec. Ces échanges permettent de mettre les observations du mouvement en perspective avec des recherches sur les inégalités de genre dans l’industrie musicale.
Si Pas de fille sur la prog continue de documenter les programmations, l’initiative souhaite d’ailleurs surtout que ses interventions deviennent un jour moins nécessaires. Pour y parvenir, l’équipe ne mise pas uniquement sur les quotas, même si elle reconnaît que ceux-ci peuvent constituer une étape intéressante pour augmenter la représentation. Elle estime tout de même qu’ils doivent être accompagnés de mesures qui tiennent compte de la réalité vécue par les femmes et les personnes de la diversité de genre dans l’industrie. « Nous ne sommes pas contre le quota, mais on pense qu’il devrait être accompagné de mesures de sécurité » précise Sarah.
L’idée proposée est notamment de lier certaines aides financières à des mesures de sécurité et de prévention plutôt qu’à la seule présence de femmes sur une affiche. Un festival qui améliore sa représentation pourrait ainsi obtenir du soutien pour la prévention des violences sexuelles, la sécurité physique ou la consommation de substances. Cette approche viserait ainsi à éviter qu’une artiste soit simplement ajoutée à une programmation pour atteindre un pourcentage, sans que l’environnement dans lequel elle évolue soit adapté.
L’équipe insiste également sur l’importance de maintenir la conversation dans le temps. Pour elle, la diversité ne devrait pas être un sujet abordé ponctuellement, mais faire partie intégrante des réflexions de l’industrie musicale. Pour Sarah, le changement passe aussi par les programmateurs, les artistes et le public. Chaque festival qui décide d’offrir une place à une artiste moins connue contribue à élargir les possibilités. Chaque spectateur qui découvre un nouveau projet participe, lui aussi, à cette transformation, souligne-t-elle.
Pas de fille sur la prog s’inscrit dans un mouvement qui dépasse les simples affiches de festivals. En documentant les programmations, en interpellant les diffuseurs, en organisant des événements et en offrant une plateforme à des artistes émergentes, l’initiative cherche à modifier les habitudes de l’industrie musicale québécoise.
Son message est simple : la diversité ne devrait pas être une exception sur une programmation. Elle devrait faire partie de la norme. Et pour y arriver, il faut continuer à compter, à discuter, à prendre des risques et surtout, à donner au public la chance de découvrir celles qui sont encore trop souvent absentes des affiches.
Pour plus d’information sur l’initiative, rendez-vous sur leur page Facebook et Instagram.
